La fin du féminisme…

Hier, je suis allée à une conférence fort intéressante, donnée par Gabrielle Cluzel, journaliste et féministe catholique « qui a toujours couché » avec l’extrême droite. Elle venait pour la promotion de son ouvrage récemment publié : Adieu Simone ! À priori, tout nous sépare. Cependant, je pense qu’il est sain intellectuellement et politiquement d’écouter, d’une oreille vivement critique, le discours des personnes qui ne pensent pas comme moi. Retour sur une conférence où j’ai eu peine à rentrer après avoir manifesté avec le Collectif Orléanais des Droits des Femmes contre l’idéologie de cette conférence.

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J’ai bien tendu l’oreille, le discours de Gabrielle Cluzel était maitrisé (peut-être parce que nous étions dans la salle ?), très édulcoré, très romancé. La vision judéo-chrétienne remise au goût du jour avec des histoires à l’eau de rose et des paillettes (merde mais en plus c’est même pas écolo cette histoire…). Assez douée de son éloquence, elle mettra tout de même, ce qui m’a semblé être d’interminables secondes, à prononcer sa vision sur la maternité et la sexualité. J’entendrai en fin de soirée en revenant dans la salle qu’elle avait eu peur que l’on se mettent à crier « Mon corps, mon choix ». Mince. Voilà qu’on avait pas fait capoter la grand-messe anti-IVG. Too bad. Le point de vue de la maternité et de la sexualité n’était pas  »anti-féministe » en soi… il était juste purement judéo-chrétien.

Fer de lance : la contraception ! Moi non plus je n’aime pas cette cochonnerie de pilule. C’est pour ça que le sexe sans plastique et sans hormones, c’est quand même plutôt chouette. Je ne suis pas pour que l’on se passe de contraception. De toute manière, à la veille d’une sur-population mondiale, d’une augmentation de l’immigration climatique, politique et économique, qu’est-ce que ça peut bien faire si je ne souhaite pas que mon utérus accueille un bébé ? Mon corps, mon choix.

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Vagina Guerilla

Je déplore tout de même le manque de discernement et d’honnêteté intellectuelle : toutes les féministes étaient mises dans le même sac (il avait pas intérêt à être en plastique jetable). Pour moi, il n’y a pas un féminisme, mais des courants féministes. Ce n’est pas très difficile à comprendre : s’il y a une pluralité de femmes et de situation, il y a aussi une pluralité de manières d’agir.

Pluralité de situations

Je suis blanche, valide, hétérosexuelle et de nationalité française et je ne suis pas persuadée que le féminisme qui « fonctionne » pour moi fonctionne pour une personne d’une autre couleur de peau, condition sociale, sexualité, présentant un handicap, vivant en France ou ailleurs dans le monde, avec ou sans la nationalité du pays qu’elle habite. Quand la conférencière répétait inlassablement se placer « du point de vue de la femme » dans son analyse, je me demandais franchement de qui elle parlait. Peut-être d’elle-même et de ses copines ? Du coup, ça aurait été sympa de préciser.

Pluralité d’actions

Le féminisme étant un mouvement pluriel, toutes les femmes n’ont donc pas le même fer de lance, la même sensibilité, les mêmes moyens d’expression. Personnellement, diplômée en linguistique, j’ai écrit un mémoire sur L’influence du genre en langue française sur la représentation des locuteurs et des locutrices (où je traite aussi de l’écriture inclusive). Mais également, au quotidien, dans mes discours publics, je lutte pour une sexualité respectueuse du corps des femmes. D’autres lutteront dans des associations contre les violences faites aux femmes, contre le harcèlement de rue, contre les pubs sexistes, d’autres descendront dans la rue, d’autres seront actif·ve·s derrière leur ordinateur et d’autres aideront leur voisine à porter plainte pour un viol conjugal. Certaines choses sont plus urgentes à faire que les autres, mais je crois qu’il ne sert à rien de comparer ces moyens d’action entre eux en termes d’importance puisqu’ils sont tous complémentaires et œuvrent dans le même sens.

Ainsi, la conférencière jugera-t-elle que le mouvement #metoo, l’écriture inclusive et les combats anti-galanterie sont désuets et sans importance… tout en passant 20 minutes de la présentation à nous parler des magazines féminins. Moi non plus je n’aime pas ces ramassis de conneries, mais là il était vraiment amusant de souligner la dissonance cognitive flagrante de cette situation burlesque : si le combat de Gabrielle Cluzel c’est la nullité des magazines féminins, il faut donc accepter que pour d’autres ce soit l’écriture inclusive.

Mais ça, elle oubliera d’avoir l’honnêteté de le dire, préférant discréditer un mouvement dans son entier. C’est pas très gentil, gentil. Mais pardonnons-la, la vie de star n’est pas facile : elle dit ce que les personnes venues l’écouter ont besoin d’entendre, c’est-à-dire des choses confortables pour elles.

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Femmes contre le féministe – BD de Muriel Douru

Je ne suis pas surprise de cette généralisation, ce désir d’uniformisation pour faire disparaitre les différences. C’est le propre des discours fascistes que de ne pas reconnaitre qu’une société est plurielle. Selon cette idéologie, nous serions plus heureux·ses si tout le monde était pareil. Et ce sont les mêmes qui se refusent à lâcher du lest sur leurs privilèges (bien sûr le haut c’est mieux que le bas).
Je sais pas vous, mais je trouve que le fascisme, ça craint un peu quand même parce que le monde repose sur le principe de la pluralité : c’est une biodiversité nécessaire à la vie et à la création.

Gabrielle Cluzel souligne le fait que le féminisme est une idéologie et un dogme de foi, alors que l’association qui l’a fait intervenir (France Souveraineté) ne brille pas particulièrement par son objectivité et son inclusivité. À la fin de la conférence, un monsieur m’a dit que le féminisme était inutile, était un dogme (encore ?). Je lui ai demandé si c’était la même chose avec le racisme.

« Oui »
Je lui ai donc demandé si c’était le cas de tous les mots en « isme »
« Oui »
Et moi de répondre : « Bon ben au moins on est d’accord sur le catholicisme et le christianisme »
[…]

Merde Newton on a perdu la connexion cérébrale !

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Jeanne d’Arc au secours – tout le monde fait n’importe quoi !

Bien entendu, toute la conférence dans son ensemble n’était pas à jeter. On peut trouver le personnage détestable, mais ça n’en reste pas moins une femme instruite capable d’analyser et de retranscrire certains points de notre société.

Les médias ont une haute part de responsabilité dans le traitement et la diffusion de l’information. Hors aujourd’hui, on retrouve trop peu la pluralité dont nous avons parlé plus haut. Ils ont tendance à se mettre au diapason et à ne mettre en avant qu’un type de féminisme qui ne représente pas toutes les femmes (dont Gabrielle Cluzel). C’est d’ailleurs le problème des médias mainstream en général. N’en est-il pas la même chose pour tous les autres domaines comme l’écologie, la politique, l’économie, les régimes alimentaires, l’éducation… ? On entend toujours les mêmes personnes. Mais attend deux secondes… si on retournait au texte souligner en orange au 4ème paragraphe ? Critiquer une pratique que l’on met soi-même en action ne relèverait-il pas de la schizophrénie ? Je commençais à m’inquiéter de la tournure de la soirée.

Ce qui m’a dérangée, c’était d’être assise parmi un auditoire de personnes venu écouter que les féministes qui font, ne font pas bien.

Bon, ben, d’accord, ok

Et maintenant qu’on a sorti bébé du bain, on l’habille ou pas ? Ben non. Il n’y avait aucune proposition concrète lors de cet exposé.
Alors, certes, ce n’est pas le boulot des journalistes de proposer des choses. Les journalistes sont là pour permettre l’accès et la compréhension de l’information (recherches, interview, investigation, etc.). Mais Gabrielle Cluzel n’était pas là ce soir en tant que journaliste même si elle s’est présentée comme telle. Elle en avait la posture dans le sens où son répertoire de références est bien nourri, mais, à mon goût, elle n’avait pas un discours suffisamment temporisé pour permettre à son auditoire de se construire une pensée par lui-même

Pardon, vous avez dit missionnaire biblique ou journaliste ?

Elle oscillait joyeusement entre une stature politique du dimanche qui critique sans proposer et le regard acéré d’une journaliste qui a des clés pour comprendre et analyser le monde dans lequel nous vivons, mais qui les utilisent à des fins idéologiques.

Je lui accorde, nous vivons une réelle dérégulation des rapports hommes/femmes, si l’on compare avec les générations de nos grands parents. Pourquoi ? Parce que la femme est sortie du rôle qui avait été « le sien » depuis des siècles. Quand on casse les codes et les références, c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres. La parole se libère et les frustrations s’affichent…

Les garçons affichent leur frustration sexuelle : comment est-ce possible de ne pas disposer de cette vraie fille alors que toute la société autour de moi me dit qu’elle est disponible pour mon désir. Pour contredire la pensée prédominante de la soirée, les publicités prenant la femme comme objet de vente – dérivant parois sur du pur sexisme n’ont pas attendu mai 68 puisque l’on retrouve des exemples avant 1960. Mais globalement, on peut attribuer la « faute » à la presse écrite et aux marques qui avaient de vendre. Pourquoi incriminer les féministes alors que c’est une affaire d’industriels ?

 

 

Les filles, elles, affichent leur frustration de grandir dans un monde qui leur est hostile et se rebellent contre un monde violent pour elles. Peut-être cela serait-il intéressant, de prodiguer à cette jeunesse une éducation à la fois affective et sexuelle pour leur donner des armes intelligentes pour communiquer l’un·e avec l’autre.

Nul doute que nous vivons dans un monde ultra sexualisé et violent et que cela n’est pas sain pour les nouvelles générations. La seule proposition de Gabrielle Cluzel (après mon intervention) sera de repenser toute la société. De tout nettoyer : de Sade à la pornographie. Autant dire un projet utopiste. Quelle personne présente ce soir-là dans l’assemblée, arrive déjà à trier sa cave, son garage et à ne pas entasser de choses inutiles autour d’elle ? Et on voudrait nettoyer toute l’Histoire ? A coup de karcher ? Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu un fou rire… ou un cauchemar en voyant se dessiner sous mes yeux le scénario de The Handmaid’s Tale. Moi je préfère la vision de Iris Brey.

Quand on ne peut plus rien dire, quand on ne peut plus questionner, débattre ou remettre en cause les choses, c’est que nous ne sommes plus face à un mouvement libre, mais face à une religion. Peut-être que le féminisme est en train d’en devenir une ? Ou peut-être que nous (l’humanité) avons besoin de passer par des phases extrêmes pour nous équilibrer ensuite (théorie du Bigbang : tout changement fait beaucoup de poussière, mais tout rentre dans l’ordre ensuite) ? Et si, enfin, le féminisme était omniprésent parce qu’il était nécessaire de répondre à la violence par la violence ?

Ce soir-là dans l’assemblée, personne n’a fait l’éloge du viol, du meurtre, du harcèlement (mais de l’IVG si…). Est-il donc envisageable de se retrouver conjointement sur des combats de cette sorte tout en conservant une pluralité d’avis sur d’autres sujets ? Parce que, soyons honnêtes, c’est sans intérêt que de se voler dans les plumes pour chercher à savoir si nous sommes de vrais féministes ou pas… pendant ce temps des femmes meurent, se font battre ou violer dans notre ville et dans notre pays.

Le vrai problème c’est ça : lors des débats féministes il y a encore trop peu de femmes meurtries qui prennent la parole. La parole et l’image publique est parfois bien trop monopolisée par les femmes qui croient savoir. En ce sens, le mouvement #metoo était une avancée.

#metoo-main.jpg

Écrire un livre et faire des interventions pour le présenter, participe à l’exercice de la démocratie et du partage de la parole que nous avons dans notre pays. Je suppose que nous ne mesurons pas encore assez notre chance et le plaisir de nous sentir secouer et pousser dans nos retranchements intellectuels. Certain·e·s sur terre aimeraient bien ça.

Cependant, je dénonce fermement des attitudes arrièristes ou agressives qui refusent de se confronter à la pluralité de pensée soit en adoptant une posture de bourreau soit en adoptant une posture de victime. C’est nul. C’est pire qu’un match de foot en national. Ça avance pas. Pouvons-nous encore permettre tant de haine et de non-écoute ? Alors que nous savons que l’avenir écologique de l’espèce humaine repose sur la coopération ? Nous n’aurions pas dû avoir besoin de cinq voitures de police, ni de filtrage, ni d’un monsieur biscoteaux au regard patibulaire à l’entrée de l’auditorium.

Je crois qu’en tapant sur les féministes, Gabrielle Cluzel s’est trompée de combat, si tant est qu’elle en a vraiment un. Comme moi elle dénonce cette société de pubs sexistes, de harcèlements de rue, de viols, de violences, d’insultes, mais je n’ai rien entendu dans son discours qui justifierait l’abandon d’un militantisme féministe puisque tous ces problèmes ne sont pas réglés. Et ils ne se régleront pas d’eux-mêmes, si ?

Gabrielle Cluzel aura quand même commencé son exposé en citant Simone De Beauvoir. Elle aura très justement résumé que le féminisme naissait d’une frustration. Et elle conclura en disant que les femmes vivent dans un climat d’agressivité dû à un dérèglement des relations hommes/femmes provoquées par les féministes elles-mêmes…

Eve, Eve, lâche cette pomme, on va encore se faire engueuler !

Gabrielle Cluzel, championne du monde, toute catégorie, de l’entourloupe triple salto arrière.

12 réflexions sur « La fin du féminisme… »

  1. « je pense qu’il est sain intellectuellement et politiquement d’écouter, d’une oreille vivement critique, le discours des personnes qui ne pensent pas comme moi » : absolument !

    « Nous n’aurions pas dû avoir besoin de cinq voitures de police, ni de filtrage, ni d’un monsieur biscoteaux au regard patibulaire à l’entrée de l’auditorium. » : il n’y a aucun intérêt à manifester contre une conférence et/ou tenter de la saboter. Pour le coup, ça c’est une vraie méthode « fascisante » (l’intimidation).

    Pour ce qui est de penser le féminisme de manière contradictoire, aller chercher du côté d’une Peggy Sastre est certainement beaucoup plus enrichissant que d’écouter les propos lénifiants de la conférencière d’un soir.

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    1. Je pense qu’au contraire qu’il était bien que le CODF ait été présent. Quelques personnes ont pu entrevoir (et entendre lors de nos quelques interventions) une vision différente de « leur » féminisme, ça n’a fait de mal à personne. A titre personnel je ne souhaitais pas intimider qui que ce soit. Comprendre plutôt. Mais je ne me permettrait pas de parler d’avantage au nom de tout un collectif.

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  2. Article très intéressant. Ecouter et étudier les points de vues différents des nôtres est toujours quelque chose à faire ! Merci pour cet article !

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    1. De rien, merci de l’avoir lu ! Je trouve qu’écouter un discours divergeant du sien permet parfois de nous montrer qu’on est sur la bonne voix et parfois, de faire quelques petits ajustement !

      Aimé par 1 personne

  3. Bravo d’y être allée en tout cas… je ne sais pas si j’aurais eu le courage de m’infliger ça !

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    1. (et pour rebondir sur le commentaire précédent, pour ma part je suis effectivement allé chercher du côté de Peggy Sastre, mais maintenant que je connais bien le personnage, j’avoue que je m’en passe bien ‘^^)

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  4. Jusqu’il y a quelques mois, je n’avais pas conscience de l’existence de la pluralité du féminisme. Pour moi, toutes les femmes souhaitaient le même idéal. La lecture de divers articles comme le tien m’a permis de concevoir cette pluralité. Il est vrai que les médias n’aident pas à connaître cette diversité : les opposants ont donc une ligne toute désignée pour les critiques en ignorant la plus grande partie de l’iceberg.
    Par contre, actuellement je ne suis pas encore dans la démarche de m’intéresser à ces opinions opposées.

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  5. Je vais vous faire un aveu… Ben il n’y a pas qu’un masculinisme, mais DES masculinismes… Dingue non ?

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      1. Oh quasiment autant que d’hommes. Il y a ceux qui sont en guerre avec les femmes (une minorité bruyante),k ceux qui les ignorent et ceux qui sont partisans d’une coopération. Il y a des masculinistes qui sont partisans d’une fermeté extrême dans les cas de viols (j’en connais même qui proposent la peine de mort dans certains cas !) et d’autre qui sont laxistes. Il y a des masculinistes pour une parité totale (levée de toutes les restrictions professionneles) et d’autres opposés (au motif que la léserait une fois encore les femmes du peuple au profit des bourgeoises).Certains prônent la rhétorique extrême sur les réseaux sociaux et d’autres le concret (aide logistiques aux hommes battus, SDF ou autres).
        Au fond guère différend des féminisme. Là où madame souligne que 93 % des PDG sont des hommes, monsieur souligne que 99.9 % des morts et mutilés de guerre, 95 % des accidentés mortellement au travail et 90 % des SDF sont également des hommes… Il y en a qui veulent la guerre des sexes, d’autre tout faire pour l’éviter. A titre personnel, aucune weltanschuung ne me dérange du moment que la personne assume ses choix.

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